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Trop de data, pas assez de décisions : le piège des entreprises

Les organisations modernes accumulent des volumes croissants de données tout en constatant une forme de paralysie décisionnelle. Cette situation crée un paradoxe : plus les outils de mesure se perfectionnent, plus la capacité à trancher semble se diluer. La question n’est pas de savoir si la data est utile, mais de comprendre pourquoi elle produit parfois l’effet inverse de celui recherché.

Pourquoi la data devient un refuge organisationnel

Dans de nombreuses structures, la donnée s’est imposée comme une forme de protection collective. Demander des chiffres permet de différer un arbitrage, d’éviter une confrontation ou de diluer une responsabilité. Cette dynamique ne traduit pas une rigueur analytique mais une aversion au risque décisionnel.

La croyance selon laquelle une décision fondée sur des données objectives serait moins contestable qu’un choix assumé par un individu ou une équipe en est une. Cette illusion de neutralité masque une réalité simple : toute donnée repose sur des conventions de mesure, des périmètres arbitraires et des hypothèses implicites. Un KPI ne mesure jamais la réalité, il mesure un proxy que l’on a choisi de considérer comme pertinent. Dans certaines équipes, la donnée devient même une forme de religion . On la consulte avant d’agir, on l’invoque quand on doute, on la cite pour se protéger. Elle ne sert plus à comprendre : elle sert à justifier.

Ce n’est pas un hasard si la “culture de la data” s’impose partout, elle a une vertu presque magique, celle de faire croire qu’on avance même quand on tourne en rond. À chaque projet, son tableau de bord, à chaque initiative, ses indicateurs. Quand quelque chose ne fonctionne pas, on ne le remet pas en cause : on change le KPI. Ne finit-on pas par confondre l’activité de mesurer avec l’action de transformer ? comme si observer la météo suffisait à changer le climat.

Enfin, la data permet de maintenir une posture d’observation sans engagement. Multiplier les études, prolonger les phases de mesure ou attendre un seuil de significativité statistique offre une justification acceptable pour ne pas trancher. Cette forme de passivité active donne l’impression d’une démarche rigoureuse alors qu’elle constitue une stratégie d’évitement. Le courage de décider, lui, ne se mesure pas. Il s’observe dans les silences d’une réunion, dans les choix impopulaires, dans ces moments où il faut dire : on y va, même si tout n’est pas certain.

Les limites structurelles de l’approche par la donnée

Plusieurs situations révèlent les failles d’une dépendance excessive à la data. Les contextes de rupture ou d’innovation constituent un premier cas critique. Lorsqu’une organisation explore un territoire nouveau, les données historiques perdent leur valeur prédictive. Les modèles établis ne fonctionnent plus et les signaux disponibles deviennent trop bruités pour orienter une décision. Dans ces configurations, l’intuition stratégique redevient centrale.

Un autre écueil apparaît dans les situations où la mesure modifie le comportement mesuré. Ce phénomène, bien documenté, produit des effets pervers : les équipes optimisent les indicateurs plutôt que les résultats, les parcours se conforment aux métriques attendues et les dispositifs de pilotage génèrent des biais systématiques. La data cesse alors d’être un reflet pour devenir un cadre normatif qui fausse l’observation.

La question de la temporalité pose également problème. Les données disponibles rendent compte du passé, parfois du présent mais jamais du futur. Or, toute décision stratégique porte sur des évolutions à venir dans un environnement incertain. L’extrapolation statistique ne peut capturer les discontinuités, les changements de régime ou les dynamiques émergentes. L’analyse rétrospective ne suffit pas à anticiper.

Certaines dimensions critiques échappent structurellement à la quantification. La qualité d’une relation client, la cohérence d’un parcours, la fluidité d’une interaction ou la pertinence d’un dispositif éditorial ne se résument pas à des métriques. Ces éléments relèvent d’une appréciation qualitative qui mobilise jugement, sensibilité et compréhension fine des usages. Bien souvent, c’est d’ailleurs ces même équipes en charge des métriques non quantitatives qui se retrouvent les plus challengées au sein des organisations.

La data n’est pas le problème, c’est ce qu’on en fait ou plutôt ce qu’on n’en fait plus. Un bon indicateur ne doit pas remplacer le jugement humain, il doit le nourrir, le questionner et parfois le contredire mais jamais le paralyser.

Comment diagnostiquer une dépendance excessive à la data ?

Plusieurs signaux permettent d’identifier une organisation où la mesure a pris le pas sur la décision.  Lorsque les arbitrages se trouvent systématiquement reportés au motif qu’il manque des données complémentaires en est un. Et quand ce schéma se répète cycle après cycle, sans que le niveau d’information supplémentaire ne modifie substantiellement la situation, cela traduit une incapacité à trancher dans l’incertitude.

La délégation de la responsabilité décisionnelle aux outils est là aussi un véritable fléau au sein des organisations. Lorsque les arbitrages sont systématiquement attribués à un algorithme, un modèle prédictif ou un système de scoring, cela traduit souvent une déresponsabilisation qui permet d’éviter d’assumer choix et conséquences.

L’ajout continu de KPI, de dashboards ou d’outils de tracking témoigne aussi d’une confusion entre suivre et piloter. Plus les indicateurs se multiplient, plus la hiérarchie des priorités devient illisible. Cette prolifération masque souvent une absence de vision claire sur ce qui compte réellement.

Tester des variantes mineures d’une interface ou d’un parcours constitue une pratique légitime mais lorsque toute décision de conception, même fondamentale est soumise à validation expérimentale, cela révèle une incapacité à assumer un parti pris éditorial ou stratégique.

Une organisation mature interroge régulièrement la validité de ses conventions de mesure et remet en cause les métriques établies. Quand un indicateur devient sacré, qu’il structure les rituels de pilotage sans jamais être questionné sur sa pertinence ou ses effets induits, il cesse d’être un outil pour devenir un dogme. 

Bonnes pratiques à tester

Plusieurs leviers permettent de corriger le déséquilibre quand la data prend trop souvent le dessus sur la stratégie et l’intuition. Exemples : limiter le nombre d’indicateurs suivis à trois ou cinq dimensions critiques clarifie les priorités et réduit le bruit informationnel. Définir des fenêtres de décision explicites évite que l’attente de données supplémentaires ne devienne un prétexte à l’inaction. Clarifier qui tranche, sur quoi et dans quel cadre renforce la capacité d’action. La data peut être partagée, la décision doit être portée.

En résumé

La question initiale de savoir si data et intuition doivent s’opposer pose un faux dilemme. Data et intuition ne s’opposent pas, elles se complètent dans un processus décisionnel cohérent. La data objective, l’intuition oriente, la décision tranche. Le problème ne réside pas dans l’usage de la mesure mais dans sa transformation en refuge organisationnel qui permet d’éviter l’engagement.
La maturité décisionnelle ne se mesure pas au volume de données mobilisées mais à la capacité à trancher dans un contexte d’information imparfaite et à assumer les conséquences de ses choix.

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